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Pourquoi classer?

pourquoi classer?

Par Julien Rabachou Professeur de philosophie à Ipécom Paris

Nous avons besoin de nous repérer parmi les choses du monde, de leur trouver des points communs, de les ordonner. D’où la nécessité de développer des méthodes satisfaisantes de classification, comme les taxinomies, les nomenclatures ou les dictionnaires. Toute classification pose pourtant deux problèmes : d’abord celui des critères choisis pour classer, car il faut toujours retenir des points communs et en négliger d’autres, avec un risque d’arbitraire dans le choix ; ensuite celui des êtres trop individuels, trop singuliers, pour pouvoir entrer dans un quelconque classement, comme, parmi les individus d’une société, les artistes, les précurseurs, les visionnaires.

Ces deux problèmes deviennent beaucoup plus sérieux et inquiétants lorsqu’il ne s’agit plus seulement d’établir des classifications pour se repérer, mais de constituer des classements pour évaluer systématiquement les choses selon des normes tout aussi arbitraires qu’auparavant. Il est bien connu que l’évaluation est une des principales techniques modernes de pouvoir social, mais qu’il s’agit d’une technique agressive envers les individus, puisqu’elle néglige leur singularité, leurs qualités, pour les ramener à une mesure seulement quantitative.

Tout est prétexte à classer, sans tenir compte de l’originalité des personnes classées : des notes scolaires, qui désignent rigidement un petit génie et un cancre, au classement APB qui détermine selon des critères obscurs l’avenir des élèves. Si le classement peut être fécond lorsqu’il s’agit de motiver chacun à se dépasser, il est aliénant et mortifère lorsqu’il a pour seul but de nous ranger dans des cases et de nous coller des étiquettes définitives. A Ipécom, nous sommes conscients de ce danger et nous travaillons à éviter les effets nocifs des classements et des évaluations, en respectant la singularité de chaque élève, en montrant à chacun qu’il est une somme riche et complexe de points forts et de points faibles et que c’est à lui d’aller plus loin sur la voie qui le motive, au-delà de tout préjugé. Nous savons que nos élèves ne sont pas les données uniformes d’un classement et que tous, s’ils sont exigeants, ont les moyens de s’épanouir sur la ligne qu’ils auront choisie.

Notre société actuelle est atteinte, sous l’influence de l’outil informatique et d’Excel, d’une véritable frénésie de classements : critères choisis à la va-vite pour hiérarchiser les universités, les écoles de commerce, les hôpitaux, les lycées, justifiant parfois des politiques qui éliminent les plus petits au nom de la rentabilité, et sans tenir aucun compte de la réalité de chaque institution, de son originalité, de ses besoins. Nous pensons qu’il est temps de changer de regard, de mettre fin à cette croyance sans limites dans des critères prétendument objectifs mais en réalité très relatifs. Nous aidons nos élèves à se repérer dans le fouillis des classements en constant changement, à ne pas céder à l’appât du chiffre, et à choisir la voie qu’ils veulent vraiment, à ne pas ramener la richesse d’un parcours original à une colonne de tableau.