dessin élève ipécom

Depuis 1990, je dirige un établissement scolaire Ipécom Paris, destiné aux élèves voulant un encadrement positif, qu’ils soient à haut potentiel ou non, au lycée privé, au lycée international ou en prépa Hec.

En 2014, le magazine Entreprendre m’a interviewée sur mon management, s’il était féminin : j’ai répondu que si l’écoute attentive à l’autre, la sensibilité artistique ou la compréhension pour développer confiance et force de travail étaient des qualités féminines alors j’avais un management typiquement féminin!

Cette boutade me fait penser à l’interview réalisé ce jour de Clara Gaymard qui vient de lancer une fondation (Raise) des femmes actives pour les femmes en difficultés et qui est l’ancienne présidente de General Electric France et présidente actuelle du Women’s Forum). Elle demandait à Thomas Sotto mais pourquoi à nous, les femmes, vous nous posez toujours la même question : comment faites-vous pour avoir des enfants, tenir un foyer et être à la tête d’une grande entreprise? Pourquoi ne pas la poser à mon mari? Evidemment elle refuse toujours de répondre à cette question.

Pour beaucoup, mon management a été qualifié comme un management maternel, alors que mes principes et mes valeurs me conduisent à un management tout simplement humain, qui refuse d’humilier, de faire peur ou d’agresser et qui désire plutôt donner confiance à l‘élève par sa connaissance et sa sureté de penser. Rien de maternel dans ces principes et pourtant c’est la mère que certains voient en moi, ni le chef d’établissement ni la chef d’entreprise.

Ces exemples me disent que le sexisme est encore très présent au sein de notre société.

Bien plus, et c’est ma crainte actuelle la dérive langagière des jeunes et ce qui se passe sur la toile me paraissent développer un conservatisme dont les jeunes n’ont même pas conscience.

Mon expérience dans l’éducation me fait constater plusieurs points:

  • le langage sexiste existe toujours et surtout les plaisanteries sexistes. J’en ai de nombreux exemples dans l’école et hors de mon école (t’es une femme, ce que veulent les femmes, t’es pas capable..) Pire les doubles sens des mots, les blagues, les sous entendus sont partie intégrantes de leurs conversations.
  • les sites pour les jeunes donnent une image dégradée de la femme et les jeunes intègrent ces images. Avez-vous vu les sites de streaming ? 80% des publicités sont des publicités d’incitation à aller visiter des sites pornographiques avec des images de la femme (seins et fesses qui se gonflent au grès des mouvements d’un acte sexuel). Ces images ont obligatoirement un impact sur des adolescents aussi bien homme que femme et induisent un rapport de puissance, de domination et une objectivation du corps féminin. Les jeunes intègrent de façon inconsciente une manière d’aborder le sexe différent.
  • les jeunes filles qui sont en révolte et notamment les haut potentiel, risquent beaucoup plus que les jeunes hommes et leur comportement extrême dénotent qu’elles veulent une place mais ont du mal à trouver le bon chemin. Elles sont comme tous les précoces hypersensibles et partent au quart de tour pour tout élément qui les hérisse. Les haut potentiel réservées ou rêveuses au contraire favorisent à outrance la lecture. Je constate qu’il y a peut-être moins de jeunes filles en échec scolaire que de jeunes hommes. Peut-être parce qu’elles suivent dans l’enfance de façon plus forte, les règles de la maison, et s’identifient à leur mère.
  • Les jeunes filles pour trouver leur place travaillent beaucoup plus que les jeunes hommes : elles sont plus scolaires et acceptent mieux les règles. Une étude montre qu’elles réussissent mieux le baccalauréat et moins bien les compétitions de type concours. Il s’agit d’un paradoxe qui peut se comprendre par le fait que les filles se conforment à leur image supposée. Elles participent de fait à leur oppression dirait Simone de Beauvoir.
    Une enquête sur l’Insertion professionnelle des jeunes diplômés publiée par la Conférence des grandes écoles (CGE) montre que les différences de traitement des hommes et des femmes sont très loin de s’atténuer, bien au contraire.
    Que ce soit en terme d’emploi, de précarité ou de salaire, les jeunes femmes continuent d’évoluer loin de leurs camarades masculins, et cela dès leurs premières années. Un retard qu’elles ne rattraperont plus jamais au cours de leur carrière.
    L’étude présente quelques exemples. Si l’on prend les deux promotions étudiées, 18,4% des femmes ingénieurs sont en recherche d’emploi, contre 14,7% pour les hommes, et les femmes managers sont 17,7% (14,4% chez les hommes). Si l’on considère les diplômés 2013 des deux filières, la proportion de femmes en CDD (23,8%) est presque deux fois plus élevée que celle des hommes (12,5%).
    Moins de 60% des femmes ont trouvé un CDI (58,3%), tandis que près de 70% des hommes (69,4%) ont trouvé un emploi stable.
    Et tout est à l’avenant, puisque les CDD des femmes sont en majorité moins longs que ceux des hommes…Bien entendu, ces inégalités se répercutent largement sur les salaires bruts : ceux des femmes ingénieurs sont systématiquement inférieurs à ceux des autres catégories, tandis que ceux des hommes managers sont systématiquement supérieurs à tous les autres !
  • les jeunes acceptent encore l’idée qu’il existe des caractéristiques propres à chaque sexe. D’où des comportements qui intègrent la différence et reproduisent cette soi-disant différence. Certes la nature nous différencie mais pas la culture. Et l’école devrait être là pour aplanir ces différences. Pour la plupart du temps cela échappe à l’éducation scolaire qui reproduit le microcosme social indépendamment de la volonté de l’école.  C’est à nous enseignants d’être encore plus vigilants pour relever coûte que coûte les remarques, les comportements et les rapports déplacés.

Les constats sont flagrants comme le rappelle Sheryl Sandberg (numéro 2 de facebook) lors d’une conférence à Sciences Po. Les écarts entre les deux sexes sont encore bien affligeants :
Sur les 195 pays indépendants que compte le monde, seuls 17 sont gouvernés par des femmes et sur l’ensemble de la planète, celles-ci n’occupent que 20% des sièges au parlement. 4% des femmes figurent sur la liste des PDG des 500 plus grosses compagnies américaines … Ces écarts dit-elle sont aussi dus aux stéréotypes qui freinent les femmes et qui sont tant ancrés chez les hommes que chez elles aussi.

Ainsi c’est notre éducation qui entraîne ces freins et on le constate tous les jours à l’école, les jeunes filles reproduisent le comportement qu’on attend d’une femme.

Nous, les femmes en activité, les éducateurs et éducatrices devons combattre ce laisser aller sournois pour impulser une autre manière de concevoir les rapports femmes/hommes.

Donc, l’école semble être, pour la plupart des élèves le microcosme familial : ils tentent de reproduire les rapports familiaux qu’ils ont, sans doute parce qu’ils n’en connaissent pas d’autres. Or, une école dans ses principes et ses valeurs n’est pas là pour reproduire la société telle qu’elle est.

Je reprends le rapport qui date de 1980 d’un inspecteur général de l’Education nationale et inspecteur de philosophie, M. Muglioni, qui disait que si la réalité de l’école se confond avec celle de la société alors on assiste à un parfait immobilisme et à une vanité de l’école : la fin de l’école est une invitation non à la reproduction mais à la création, c’est à dire à la liberté de penser.
Et c’est parce qu’elle donne les armes à la pensée (en la structurant) que l’école peut être un moteur au changement et non à la reproduction sociale et pousser alors à plus d’égalité entre les hommes et les femmes.

On en est hélas bien loin.

Conférence du 8 mars 2016 par Annie Reithmann